Dans les MSVS, une idée semble doucement faire son chemin à coup de note de service : et si, finalement, les métiers n’étaient qu’un détail ?
Après tout, pourquoi s’encombrer de fiches de poste, de cadres d’emploi, de compétences spécifiques, de responsabilités identifiées et de missions clairement définies, quand on peut tout simplement demander à chacun de faire un peu de tout ?
Le délégué ASE manque ?
Pas de problème.
Le travailleur social est absent ?
On trouvera bien quelqu’un.
Le service fonctionne en mode dégradé ?
Inventons le professionnel augmenté.
Ainsi naîtrait peut-être bientôt le nouvel agent universel de MSVS : à la fois psychologue, travailleur social, rédacteur d’écrits, animateur de CEPPE, coordinateur de synthèse, interlocuteur des familles, relais judiciaire, gestionnaire de dossiers, chauffeur à ses heures perdues, pompier du quotidien et variable d’ajustement RH.
Un agent unique. Une seule fonction. Multitâche. Multi-usages. Multi-responsabilités. Multi-exposé.
Le matin, il analyserait la situation psychologique d’un enfant.
À midi, il animerait une concertation.
L’après-midi, il rédigerait un écrit engageant l’institution.
En fin de journée, il expliquerait à une famille une décision qu’il n’a pas forcément construite dans son cadre métier.
Et le lendemain, il recommencerait, avec le sourire, car la continuité du service public n’attend pas.
Et puisqu’il lui restera bien, quelque part, un peu de temps entre deux urgences, une audience, une synthèse, un écrit, une concertation et trois ajustements d’organisation, pourquoi ne pas lui demander également de véhiculer les enfants placés sur son temps de repos réglementaire ?
Après tout, dans la grande logique de l’agent interchangeable, le repos n’est peut-être plus qu’une variable d’ajustement. Une pause administrative. Un luxe organisationnel. Un créneau disponible mal identifié dans le planning.
On pourrait même pousser la cohérence jusqu’au bout : un seul agent, un seul véhicule, une seule fiche de poste de 47 pages, et une mission permanente intitulée sobrement :
« faire tenir le service coûte que coûte ».
Évidemment, personne ne le présenterait ainsi. On parlerait plutôt de solidarité, de continuité de service, d’adaptation temporaire, de souplesse collective. Les mots sont toujours plus confortables que les réalités qu’ils recouvrent.
Mais derrière ces formulations, une question demeure :
« jusqu’où peut-on demander aux agents de compenser le manque de moyens sans reconnaître que ce n’est plus de l’adaptation, mais du glissement organisé de missions ? »
Soyons clairs :
« personne ne nie les difficultés de la DEF. Les absences, les vacances de postes, les tensions RH et les urgences de la protection de l’enfance sont bien réelles. Les agents les subissent chaque jour. Ils savent mieux que quiconque ce que signifie tenir un service malgré le manque de moyens. »
Le SNT Vosges a parfaitement conscience des enjeux, des impératifs de continuité du service public et de la nécessité d’apporter des réponses aux situations urgentes. Mais le mode dégradé ne permet pas tout.
Le mode dégradé ne peut pas devenir un blanc-seing pour déplacer les missions d’un métier à l’autre, contourner les cadres professionnels, alourdir les charges de travail, brouiller les responsabilités ou transformer les agents en solutions provisoires permanentes.
Une organisation sous tension peut appeler des adaptations. Elle ne peut pas justifier le bricolage.
Car le bricolage, dans un service déjà fragilisé, finit toujours par coûter cher : aux agents, aux encadrants, aux enfants, aux familles et à l’institution elle-même.
Les professionnels des MSVS ne sont pas interchangeables.
Un psychologue n’est pas un délégué ASE.
Un travailleur social n’est pas un psychologue.
Un RTEF n’est pas une réserve inépuisable de suppléance.
Un RMSVS n’est pas un magicien de l’organisation dégradée.
Et un agent en tension n’est pas une solution RH.
Chaque métier a son rôle, sa place, son cadre, sa technicité, sa responsabilité. Ce n’est pas une rigidité administrative : c’est une garantie pour les agents, pour les enfants, pour les familles et pour l’institution.
Car lorsque les missions se mélangent sans cadre clair, ce ne sont pas seulement les professionnels qui sont fragilisés. C’est aussi la qualité du service rendu qui peut être atteinte.
Qui fait quoi ?
Sous quelle responsabilité ?
Avec quelle compétence ?
Avec quelle charge de travail supplémentaire ?
Avec quelle protection pour les agents ?
Avec quelles conséquences pour les usagers ?
Ces questions ne sont pas secondaires. Elles devraient être posées avant toute réorganisation, et non après coup, lorsque les agents découvrent que leur métier peut être redéfini par note de service.
Le SNT Vosges le rappelle depuis de nombreuses années : avant toute mesure de réorganisation, un véritable travail d’analyse doit être réalisé. Nous l’appelons une étude d’impact. Elle doit permettre d’évaluer concrètement les conséquences sur les missions, les effectifs, la charge de travail, les responsabilités, les risques professionnels, les conditions de travail et la qualité du service rendu aux usagers.
Ce travail préalable n’est pas une formalité. C’est ce qui permet d’éviter les décisions prises dans l’urgence, les glissements de missions, les responsabilités mal définies et les organisations bricolées qui finissent par reposer sur la seule bonne volonté des agents.
Le SNT Vosges le rappelle également :
« La continuité du service public ne peut pas reposer durablement sur l’effacement des frontières professionnelles. Répondre aux urgences ne doit pas conduire à banaliser l’interchangeabilité des agents. »
Le mode dégradé peut imposer des adaptations temporaires. Il ne doit jamais devenir une méthode ordinaire de gestion des services.
À force de demander à chacun de faire le métier de l’autre, on ne renforce pas le collectif : on fragilise les métiers.
Et à force d’inventer l’agent unique multitâche, on risque surtout de créer une nouvelle catégorie professionnelle : l’agent épuisé, responsable de tout, reconnu pour rien.
Le SNT Vosges a saisi le Président sur ce sujet. Réglementairement, de telles mesures, qui touchent directement à l’organisation des services, aux missions confiées aux agents, aux conditions de travail et aux responsabilités professionnelles, doivent être obligatoirement présentées au Comité social territorial pour avis avant toute mise en œuvre.
Nous avons même demandé que ce point soit traité lors du CST du 25 juin, consacré en grande partie aux réorganisations, et que les mesures citées dans la note soient suspendues jusqu’à leur présentation aux représentants du personnel.
Il nous a été indiqué, au titre du dialogue social, qu’au vu des délais ce sujet ne serait pas inscrit à l’ordre du jour de cette séance. Dont acte.
Mais alors, une question se pose. Comment comprendre qu’un simple changement d’intitulé de service ou de direction fasse l’objet d’une saisine du CST, quand des mesures susceptibles de modifier concrètement les missions, les charges de travail et les responsabilités des agents resteraient, elles, dans le silence ?
Se moquerait-on de l’avis des représentants du personnel, et donc de la voix des agents ? Ou certaines directions seraient-elles soumises à des obligations réglementaires différentes des autres ?
Pour le SNT Vosges, la réponse est claire : le dialogue social ne peut pas être à géométrie variable. Quand l’organisation du travail change, les représentants du personnel doivent être consultés.
Pas après coup… Avant !
Sources :
- Note DEF / DAST
- L’article R253-7 du Code général de la fonction publique prévoit que le comité social territorial est saisi pour avis des projets de décision relatifs au fonctionnement et à l’organisation des services
