Dans une vaste Maison, d’ordonnance et de règles,
Où l’on sert le public sans relâche ni trêve,
Un règlement de formation, pesant comme un canon,
Tenait encor les agents sous un antique ton.
L’on dit : « Qu’il soit repris ! Que tout s’éclaire et sonne :
Trajets, repos, horaires, que la forme s’ordonne ;
Et qu’à l’esprit des lois réponde la raison,
Afin que nul ne plie sous l’ombre du jargon. »
Alors, d’un grave accent, la voix de l’Administration
Promit un groupe uni, de commune action :
Représentants du personnel et chefs de département,
Tous ensemble au labeur, sans feinte et sans ménagement.
L’an vint , c’était de grâce , puis doucement s’épanche ;
On n’aperçut pourtant ni convocation franche,
Ni salle, ni papier, ni l’ordre du matin :
Le groupe demeurait verbe et n’avançait d’un cran.
« Patience, dit‑on mieux, la chose est bien prochaine ;
Le fruit doit mûrir lent, fuyons hâte et hargne. »
Mais ce demain si sûr, plus prompt à s’effacer,
Laissa, pour tout effet, l’art de réannoncer.
L’an qui suivit revint, portant la même gloire :
On jura derechef pareille trajectoire ;
Et l’on peignit d’or fin l’ouvrage à commencer…
Belle engeance des mots, faits pour ne point passer.
On fouilla calendriers, minutes, correspondances,
Et tous ces gros registres promis en abondance :
Nulle séance inscrite, et nul débat tenu ;
Le règlement vieilli resta tel qu’au menu.
« À quoi bon, murmurait le chœur des délégués,
Jurer deux fois la chose et n’en rien engager ?
Le peuple des promesses fatigue la mémoire :
Qu’un acte, enfin, supplante un si grand répertoire. »
L’Administration, alors, d’un maintien compassé :
« L’ouvrage s’accomplit ; tout marche, et fort sensé.
Il faut du temps au temps, l’on ne réforme en hâte. »
Mais chacun entendit : le temps meuble l’étape.
Morale
Qui veut réformer bien commence par s’asseoir,
Et met moins de verbe où croît le vrai devoir.
Un groupe plus promis que jamais assemblé
Vaut moins qu’un court échange où tout est décidé.
Jean-Yves VINCENT
