SNT Info #29/01/2026

Édito

“Protéger les agents publics, quand l’existant ne suffit plus à rassurer” 

Par Stéphane MARTIN

La signature, en décembre dernier, d’une convention départementale dans le Tarn-et-Garonne pour mieux protéger les agents publics face aux incivilités a suscité de nombreux commentaires. Dans les Vosges, certains pourraient être tentés d’y voir un débat inutile : ici, rappellent-ils, les dispositifs existent déjà. (source : https://www.modernisation.gouv.fr/actualites/une-convention-departementale-pour-renforcer-la-protection-des-agents-publics?)

C’est vrai.
Le cadre juridique est en place. Les obligations des employeurs publics sont clairement posées par le Code général de la fonction publique. Les risques sont identifiés, les instances de prévention fonctionnent, la protection fonctionnelle est prévue, les agressions peuvent être reconnues comme accidents de service. Sur le papier, les Vosges ne sont ni en retard ni en défaut.

Mais un cadre, aussi solide soit-il, ne garantit pas à lui seul la sécurité au quotidien.

Car la question n’est pas tant de savoir ce qui existe, mais comment cela s’applique. Avec quelle constance ? Avec quelle rapidité ? Avec quelle lisibilité pour les agents concernés ? Entre collectivités, services et situations, les réponses restent inégales. Et cette hétérogénéité nourrit un sentiment diffus : celui que la protection dépend encore trop souvent du contexte local plutôt que d’un principe pleinement assumé.

L’initiative du Tarn-et-Garonne n’apporte pas de droits nouveaux. Elle n’a pas de portée contraignante. Mais elle rappelle une évidence parfois oubliée : la protection des agents publics ne se décrète pas seulement par des textes, elle se construit par une volonté politique claire, partagée et évaluée.

Dans les Vosges, l’enjeu n’est donc pas de multiplier les annonces ou d’imiter des conventions symboliques. Il est plus exigeant. Il consiste à se demander si l’existant est réellement suffisant pour répondre à la réalité du terrain, aux tensions croissantes dans la relation aux usagers, et aux attentes légitimes des agents.

Protéger celles et ceux qui font vivre le service public n’est ni un luxe ni un sujet secondaire. C’est une condition essentielle de la qualité du service rendu. Et une responsabilité qui ne peut se satisfaire du seul respect formel des obligations.

La question est désormais posée : dans les Vosges, voulons-nous simplement être en conformité… ou réellement à la hauteur ?


Agents territoriaux,  le SMIC grimpe, les grilles s’écrasent… et les ASA pourraient être rabotées

La revalorisation du SMIC est obligatoire. Elle suit des règles automatiques. Et c’est très bien ainsi : personne ne conteste qu’un salaire minimum doive protéger contre la vie chère.

Mais dans la fonction publique territoriale, cette mécanique produit un effet pervers devenu criant : le tassement des grilles indiciaires. Autrement dit : le bas remonte, mais le reste ne suit pas. Résultat, sur le terrain, des agents voient leurs débuts de carrière coller au SMIC, leurs progressions devenir symboliques, et leur pouvoir d’achat fondre à mesure que les prix continuent, eux, d’avancer.

Servir le public… mais toujours rien pour ceux qui servent

Dans le même temps, les annonces gouvernementales empilent les “chantiers” : attractivité, IA, logement, qualité de vie au travail. Lors du Conseil commun de la fonction publique (CCFP) du 13 janvier 2026, le ministre délégué David Amiel a mis en avant des mesures pour “améliorer la vie quotidienne des agents” et “préparer l’avenir”.

Sauf que, pour les agents, la question qui brûle les lèvres reste terriblement simple : où est la reconnaissance sur la fiche de paie ?
Et sur ce point, même les organisations syndicales l’ont dit : elles sont restées sur leur faim concernant le point d’indice et le retour de la GIPA.

GIPA : le thermomètre retiré… quand la fièvre monte

Le gouvernement peut bien promettre des “réformes” : un fait demeure, facilement vérifiable. La GIPA n’est plus versée depuis 2024.
En clair : quand l’inflation grignote, le dispositif censé compenser la perte de pouvoir d’achat n’est plus là. Et les agents territoriaux encaissent.

Et maintenant, les droits du quotidien dans le viseur : les ASA

Comme si le tassement salarial ne suffisait pas, un autre dossier arrive à grande vitesse : les autorisations spéciales d’absence (ASA).

Le problème est ancien : la loi prévoyait un décret pour harmoniser certaines ASA, mais il n’a pas été publié pendant des années. Le Conseil d’État, dans une décision du 10 décembre 2025 (n°503871), a jugé illégal le refus implicite de prendre ce décret et a enjoint le gouvernement à le publier dans un délai de six mois.
Des centres de gestion rappellent également cette injonction et le calendrier contraint.

Donc oui : un texte arrive. Mais la vraie question est : pour faire quoi ?

“Harmoniser”, vraiment ? Ou harmoniser par le bas ?

D’après les informations rendues publiques fin janvier 2026, le ministère doit présenter ses premières “pistes” de réforme, et plusieurs syndicats dénoncent déjà un risque de réduction de droits, notamment sur la garde d’enfants.

Soyons clairs : à ce stade, le décret final n’est pas publié.
Donc personne ne peut affirmer avec certitude ce qu’il contiendra. Mais le débat en cours dit beaucoup : quand on parle d’“harmonisation” dans un contexte de tension budgétaire, les agents ont appris à traduire.

Et ce qui inquiète, ce n’est pas l’idée de clarifier — c’est le soupçon de “rabotage” :

  • moins de jours ici,
  • plus de conditions là,
  • et au final, une régression masquée sous un habillage juridique.

Une double peine : salaire compressé, droits rognés

C’est là que le quotidien bascule. Car les ASA ne sont pas un confort. Elles répondent à des réalités très concrètes : un enfant malade, un événement familial, une urgence sociale. Dans la territoriale, ces absences sont souvent ce qui permet de tenir sans exploser, surtout dans des métiers déjà sous tension (techniques, administratifs, entretien, médico-social, écoles, petite enfance…).

Quand on n’a pas de marge sur le salaire, quand la carrière se “lisse” jusqu’à l’absurde, toucher aux ASA, c’est ajouter une couche de pression :
moins de respiration, plus de contraintes, et toujours la même injonction : “faites tourner le service”.

Quand le quotidien devient de plus en plus contraint

Pour les agents territoriaux, ces débats ne sont pas théoriques.
Ils se traduisent chaque jour par :

  • des factures qui augmentent,
  • des carrières qui stagnent,
  • des marges de manœuvre personnelles qui se réduisent.

Dans de nombreux métiers – administratifs, techniques, entretien, écoles, médico-social, petite enfance – les ASA ne sont pas un confort. Elles sont un outil de respiration, parfois la seule possibilité de concilier travail, famille et contraintes personnelles.

Les fragiliser, c’est ajouter de la pression là où il n’y a déjà plus de marge.

Quand l’urgence sociale impose d’agir autrement

Face à cette accumulation d’éléments conjoncturels – tassement des grilles, perte de pouvoir d’achat, incertitudes sur les droits du quotidien – le Syndicat National des Territoriaux (SNT) a fait un choix clair : ne pas rester spectateur.

À partir de cette année, le SNT a décidé de s’inscrire concrètement dans une démarche visant à redonner du pouvoir d’achat aux agents territoriaux.
Une plateforme d’achats dédiée sera mise en ligne, proposant des prix négociés sur des biens et services du quotidien : loisirs, électroménager, équipements, services utiles à la vie personnelle et familiale.

Mais l’ambition va plus loin.
Le SNT proposera également à des artisans, des boutiques en ligne, des assureurs et des prestataires de services de rejoindre cette plateforme, à une condition simple et non négociable :
👉 offrir des tarifs réellement préférentiels aux adhérents.

Certes, ce n’est pas le rôle traditionnel d’un syndicat.
Mais le constat est aujourd’hui implacable : quand les salaires stagnent, quand les mécanismes de compensation disparaissent et quand les droits sont fragilisés, l’inaction n’est plus une option.

Alors la question est posée sans détour : si nous ne le faisons pas, qui le fera ?

Cette démarche ne remplace ni le combat pour la revalorisation du point d’indice, ni la défense des ASA, ni les revendications statutaires.
Elle les complète, par pragmatisme, par responsabilité, et surtout par fidélité à la réalité vécue par les agents territoriaux.

Le SNT continuera à se battre pour des salaires dignes et des droits respectés.
Mais en attendant que les décisions politiques suivent, nous avons choisi d’agir.


Sources (vérifiables) : Conseil d’État, décision n°503871 (10/12/2025) – injonction de publier le décret ASA .CDG62 – synthèse de veille sur l’injonction du Conseil d’État .WEKA – analyse juridique de la décision et de l’obligation de décret .Portail de la Fonction publique – communiqué CCFP du 13/01/2026 .Justice.fr – GIPA : “n’est plus versée depuis 2024”Le Monde (26/01/2026) – pistes de réforme ASA et critiques syndicales

Jean-Yves VINCENT

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