L’intelligence artificielle entre progressivement dans les collectivités territoriales. Elle suscite à la fois de l’intérêt, de la curiosité et des inquiétudes légitimes. Va-t-elle simplifier certaines tâches ? Modifier les métiers ? Renforcer les inégalités ? Fragiliser certains agents ? Ou au contraire devenir un appui utile au service public local ?
Une étude publiée par l’OCDE en avril 2024 apporte des éléments de réflexion intéressants. Elle analyse les liens entre intelligence artificielle et inégalités salariales dans 19 pays de l’OCDE, sur la période 2014-2018. Cette période précède la diffusion massive de l’IA générative, mais elle permet déjà de mieux comprendre certains effets possibles de l’IA sur le travail et les salaires.
Ce que dit l’étude de l’OCDE
Le premier enseignement est clair : l’étude ne montre pas que l’intelligence artificielle ait déjà aggravé les inégalités salariales entre les professions sur la période étudiée.
Autrement dit, les métiers plus exposés à l’IA n’ont pas connu une évolution salariale nettement différente des métiers moins exposés.
Le second enseignement est plus surprenant : l’étude observe que l’exposition à l’IA peut être associée à une baisse des écarts salariaux à l’intérieur d’une même profession.
Cela signifie que, dans certains métiers exposés à l’IA, les écarts entre les salariés les mieux rémunérés et les moins rémunérés semblent avoir diminué. L’une des hypothèses avancées est que l’IA peut aider les agents ou salariés les moins expérimentés à se rapprocher des pratiques des plus aguerris, notamment pour rédiger, classer, rechercher, synthétiser ou structurer l’information.
Mais cette lecture doit rester prudente. Une baisse des écarts peut aussi s’expliquer par des effets moins favorables, par exemple si certains travailleurs ne parviennent pas à s’adapter aux nouveaux outils et quittent leur poste ou leur métier.
Un sujet déjà identifié par le SNT Vosges
Ce constat rejoint les réflexions déjà portées par le SNT Vosges.
Dans l’article « Intelligence artificielle au CD88 : une transformation qui se construit avec les agents », le SNT rappelle que le déploiement de l’IA ne peut pas se limiter à une décision technique. Former, accompagner et encadrer avant de généraliser constitue une approche plus protectrice pour les agents.
Le déploiement de Copilot Chat au Conseil départemental des Vosges montre que certains usages sont déjà concrets : réécriture de documents, synthèses, aide à la rédaction de mails, recherche d’informations, structuration de supports. Ces usages peuvent faire gagner du temps et améliorer le confort de travail, mais ils exigent une relecture humaine, une vigilance sur les données et un encadrement clair.
Dans un précédent article, « L’intelligence artificielle au cœur de nos services », le SNT soulignait déjà que l’IA pouvait être une opportunité pour simplifier certaines tâches et améliorer le service rendu aux usagers. Mais le même sujet invite aussi à regarder les risques : conditions de travail, transparence des décisions, gouvernance des outils, protection des données et besoin de formation.
Le vrai sujet : le travail réel des agents
L’étude de l’OCDE confirme une chose : les effets de l’IA ne sont pas automatiques. Tout dépend de la manière dont elle est introduite dans les organisations.
C’est précisément ce que le SNT Vosges défend dans l’article « Et si on essayait de mieux comprendre le travail pour mieux agir ? ».
Avant de déployer un outil, il faut comprendre le travail réel. Une fiche de poste, une procédure ou un organigramme ne disent pas tout. Sur le terrain, les agents adaptent leurs pratiques, gèrent des imprévus, arbitrent entre plusieurs contraintes et coopèrent avec d’autres services.
L’IA ne doit donc pas être pensée à partir d’une vision abstraite du travail. Elle doit être évaluée à partir de ce que vivent réellement les agents : charge de travail, interruptions, injonctions contradictoires, complexité des dossiers, relation aux usagers, responsabilité professionnelle, pression de réactivité.
Une question d’égalité entre agents
L’IA peut réduire certains écarts si tous les agents y ont accès dans de bonnes conditions. Mais elle peut aussi créer de nouvelles fractures si seuls certains services, certains métiers ou certains profils sont formés et accompagnés.
C’est pourquoi le lien avec l’égalité d’accès à l’information et à la formation est direct.
Dans « SNT Info #05/02/2026 », le SNT Vosges rappelle notamment la nécessité de règles lisibles, partagées et applicables à tous les agents. Avec l’IA, cette exigence devient encore plus forte.
Un agent formé, accompagné et équipé pourra utiliser ces outils pour gagner en efficacité. Un agent laissé seul, sans consigne claire, sans formation et sans cadre de protection, pourra au contraire se sentir fragilisé.
L’enjeu syndical est donc simple : l’IA ne doit pas renforcer les inégalités entre agents. Elle doit être accompagnée par des règles claires, une formation accessible, une information partagée et un dialogue social réel.
Ce que le SNT doit continuer à porter
Le SNT défend un syndicalisme participatif. Cette approche est particulièrement adaptée au sujet de l’intelligence artificielle.
Dans l’article « Nos propositions pour la modernisation de la Fonction publique », le SNT Vosges met notamment en avant la nécessité de renforcer la formation des agents territoriaux. Cette orientation doit pleinement s’appliquer aux outils d’intelligence artificielle.
Aucun outil d’intelligence artificielle ne devrait être introduit sans information préalable des agents, sans consultation des représentants du personnel, sans analyse des impacts sur les conditions de travail et sans garanties sur les données utilisées.
Le SNT doit continuer à porter plusieurs exigences :
- une information claire sur les outils utilisés ;
- une formation accessible à tous les agents concernés ;
- une charte d’usage compréhensible ;
- une évaluation des effets sur la charge de travail ;
- une vigilance sur les risques de surveillance ou de contrôle automatisé ;
- une protection des données professionnelles et personnelles ;
- le maintien d’une décision humaine dans les situations qui touchent aux droits des agents ou des usagers ;
- une association réelle des agents à la définition des usages.
L’IA doit rester un outil au service des agents
L’étude de l’OCDE ne permet pas de dire que l’IA va mécaniquement aggraver les inégalités salariales. Elle ne permet pas non plus de conclure que l’IA serait automatiquement bénéfique pour tous.
Elle montre surtout que les effets de l’IA dépendent des conditions concrètes de son déploiement.
Pour les agents territoriaux, la question n’est donc pas seulement : « Faut-il utiliser l’IA ? »
La vraie question est : « Qui décide des usages, avec quelles garanties, pour quels objectifs et avec quels effets sur le travail réel ? »
L’intelligence artificielle peut être un outil utile si elle permet de réduire certaines tâches répétitives, de faciliter l’accès à l’information et de dégager du temps pour les missions à forte valeur humaine.
Mais elle ne doit pas devenir un instrument d’intensification du travail, de standardisation des pratiques, de réduction des effectifs ou de mise à distance des usagers.
Pour le SNT, la ligne doit rester claire : accompagner les transformations, oui ; les subir, non.
L’IA doit être mise au service des agents, du collectif de travail et du service public local.
Sources
- OCDE, Alexandre Georgieff, « Artificial intelligence and wage inequality », OECD Artificial Intelligence Papers, n°13, 10 avril 2024.
- SNT Vosges, « Intelligence artificielle au CD88 : une transformation qui se construit avec les agents », 21 mai 2026.
- SNT Vosges, « L’intelligence artificielle au cœur de nos services », 7 mars 2025.
- SNT Vosges, « Et si on essayait de mieux comprendre le travail pour mieux agir ? », 16 mars 2026.
- SNT Vosges, « SNT Info #05/02/2026 », 5 février 2026.
- SNT Vosges, « Nos propositions pour la modernisation de la Fonction publique », 23 avril 2024.
